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Bernard Pras - exposition "Eclats de Mémoire"
Permanence de l’objet
Il en va de l’artiste comme de l’astronaute ou de l’homme des cavernes, il avance seul vers le noir le plus profond. En soi, dans l’obscurité de la grotte ou le vide sidéral, c’est le même néant toujours dont il veut saisir le sens, qu’il espère ordonner. Comme eux, il lui faut pour cela s’arracher aux autres et au monde, abandonner jusqu’à l’idée qu’il se fait de soi et de son art. En un mot, accepter de se perdre. Il n’y a pas d’autre façon de trouver, d’autre moyen de créer.
Dans cette quête jamais achevée, l’astronaute dessine une grande ourse avec une poignée d’étoiles, l’homme de Cro-Magnon emporte son bestiaire fabuleux, Bernard Pras, lui, se fait un fil d’Ariane d’objets insensés qui furent abandonnés, témoins sans mémoire d’histoires disparues, chaos de faïence ou de plastique auquel il a la prétention de redonner vie, à qui il offre une résurrection. Fantasme de démiurge, expérience mystique puisant dans ses profondeurs d’enfant joueur, égaré, dont il ressort affranchi du temps et à chaque fois différent. Bernard Pras n’a plus dès lors que le visage de ses œuvres, mille facettes de lui-même, qu’il espère découvrir dans le regard de l’autre, vous, moi, à qui il tend une perspective qui se poursuit en nous autant qu’elle donne à voir. Nous avançons alors à notre tour dans le chaos de notre préhistoire personnelle, pour y découvrir sur la paroi de nos vies, la trace laissée par quelque souvenir enfoui. Pour y projeter aussi nos espoirs, celui le plus fou sans doute, d’être dans l’après-histoire de nous, ce point brillant dans le recoin d’une nuit, d’un cœur, d’une mémoire. Attendant là qu’un artiste s’avance pour se trouver et nous redonner vie.
ANAHITA
spectacle d'Ariana Vafadari
texte dit par Fanny Ardant
I-
Devant la montagne muette, une femme se tient debout.
« Là était la rivière » dit-elle devant le roulis immobile des pierres.
« L’eau y était plus claire et plus profonde que notre soif... Son chant fertile résonnait jusqu’au village. C’était joie de l’entendre murmurer des promesses que la terre savait tenir... »
La femme esquisse un sourire, triste.
« Là était l’arbre, la douceur de son ombre. Autour, le champ riait de cette caresse et son rire avait le goût des fruits mûrs, l’odeur du pain que l’on va rompre. Vivre était une fête, une danse à chaque saison qui se répèterait toujours. Au printemps, couraient les enfants, leurs cris dans les venelles, leurs coeurs dans les bourgeons. L’été, les hommes apprenaient aux troupeaux les chemins de la liberté, les femmes s’habillaient de soleil. L’automne était beau comme un retour. Dans les flammes de l’hiver, les yeux des vieilles et leur secret sans âge brillaient comme de l’or. Les hommes regardaient silencieux la braise rouge avant la nuit.
Aujourd’hui, le vent aux lèvres sèches siffle entre les murs abandonnés des maisons. Le sable a détourné les ruelles qui ne mènent plus nulle part, l’écho d’une langue ancienne s’est perdu dans ces ruines.
Et mon ventre est pareil à cette terre dit-elle avant de partir.
La femme marche.

II
Par-delà les pierres, dans le nœud des chemins, elle marche.
Après le sable, après d’autres montagnes, là où les lieux n’ont plus de nom, elle marche encore. Mais partout le vent l’a précédée, effaçant le reflet des lacs, défaisant le lit des rivières, laissant les mirages déguiser l’horizon. Partout, c’est la même ligne raide où elle avance, la même étendue sèche qu’elle découvre, la même blessure qui s’ouvre, qui souffre à chaque pas. Alors la femme tombe ou plutôt elle s’effondre là, sur cette terre meurtrie.
Et sans qu’elle sache d’où ils sourdent, de quel amas de pierres au creux de son corps ils jaillissent, des mots tremblent sur ses lèvres. Elle les entend sans les prononcer, elle les sait sans les avoir appris, elle les comprend avant même de les dire. Ce sont ceux d’une autre voix qui en elle chante depuis si longtemps, depuis toujours peut- être. L’aïeule d’une aïeule, une femme qui prend voix dans sa voix. C’est l’écho d’une prière tue qu’elle reprend, une mélopée sans début ni fin qui se répète et peu à peu l’entête, la met debout, l’étreint. En elle, c’est Anahita, ce nom effacé, qui se lève. Avec elle, c’est Anahita qui reprend vie.
III
Et Anahita marche dans les pas de la femme comme elle parle dans sa voix. Les voilà toutes deux, la voilà elle, au pied d’une montagne.
Chak-Chak.
La femme sait déjà que la roche va s’ouvrir et que la source est là, au plus profond, qui l’attend. Dans le creux de sa main, l’eau est une caresse, un rire qu’elle porte à ses lèvres. Sa transparence a la couleur du safran qui fleurit à l’automne, l’odeur du jasmin blanc qui enivre les amants, le goût délicat de la rose qui suffit au bonheur. Goutte à goutte, elle dit elle aussi un chant, celui immense de la vie. Ainsi s’apaise le vent, ainsi volent les pollens, ainsi la terre apprend sur des sillons nouveaux le même chant, que tout reprend. Et ce chœur qui entonne, s’étonne de tant de voix. C’est l’oiseau qui s’élance, la feuille qui se déploie, c’est le soleil ami, la corde qui sonne sous le doigt, c'est un baiser, c’est le jeu, la joie.
« Et mon ventre résonne aussi de ce chant-là » dit la femme.
Eric Liot - Livre d'art





